Dans une ruelle de London Bridge se niche un entrepôt abritant un véritable chef d’œuvre théâtral.

Oubliez les théâtres prétentieux avec leurs rangées de fauteuils de velours rouge, oubliez le pâle éclairage et l’espace de rigueur entre l’auditorium et la scène.  Ce cadre est insolite.

Dès l’entrée, fendant parmi tables et chaises la brume qui vous enveloppe, vous vous sentez immédiatement au cœur de l’action. 

La présence de trois faux policiers anti-émeute autour d’un appareillage industriel monolithique sur trois étages crée une atmosphère irréelle, suggérant que <Money> ne sera pas une adaptation conventionnelle du roman d’Emile Zola, <L’Argent>.

Dans ces deux œuvres, l’effondrement financier sert de prétexte à l’exploration des émotions humaines, moteurs de notre civilisation.  Contrairement au roman de Zola, la pièce n’est pas liée à une époque ou à un lieu particulier et se réfère peu au monde des finances.  Elle privilège ainsi les émotions et les désirs des personnages dans un jeu complexe de perspectives.

Les lumières faiblissent, puis scintillent; l’eau dégouline, la machine se met en branle, la pièce débute.  Enfermé dans une cage, un homme malingre et dénudé scrute du regard le public.  Il s’agite, médusé, cherchant à savoir ce que nous faisons là.

Les spectateurs, perplexes face à cet inconnu, sont invités à rejoindre une salle d’attente.  La lumière s’éteint et nous sommes plongés dans l’obscurité.  La perte de la vue exacerbe nos autres sens, notre vulnérabilité est mise à mal tandis que la machine infernale se déchaîne dans le fracas, nous envoyant des rafales de vent.  Une lueur électrique illumine la pièce l’espace d’une seconde et accentue notre désarroi.

La terreur se dissipe aussi soudainement qu’elle a apparu et chacun est prié de regagner son siège.    

Du fait que les acteurs s’adressent à lui comme s’il faisait partie de la pièce, le public se sent davantage impliqué.  Cependant, en aucun moment sa participation n’influe sur l’intrigue – ce qui permet aux spectateurs d’appréhender au plus près le comportement et les sentiments des personnages.  On saisit dans le vif certains sentiments humains tels que l’hésitation et le manque de conviction.  Une telle intimité exige des acteurs impeccables et leur jeu s’avère bien à la hauteur de l’excellente mise en scène.

Le personnage principal, Saccard, incarné par Nigel Barett, est un entrepreneur  plein d’assurance.  Parti de rien, il a cependant de l’ambition à revendre.  Il essuie pourtant rejet après rejet.  Mais jusqu’à quel point le rejet est-il acceptable?  Quand les règles du jeu deviennent floues et sans issue certaine, la situation se dégrade.

Saccard réussit néanmoins à monter son entreprise.  Nous sommes invités en tant que membres de cette entreprise à fêter son succès autour d’un verre de champagne.  Le discours que Saccard livre à cette occasion nous amène à réfléchir sur les origines des inégalités: sont-elles dues à un manque d’ambition, comme il le prétend, ou au rejet d’autrui?  Le caractère ironique des réjouissances qui s’ensuivent rappelle l’ambiance frénétique de la Bourse (ou peut-être une cours de récréation).

Personne, en fait, ne comprend pourquoi cette entreprise a un tel succès et on se met à douter de sa légitimité.  Sentiment confirmé lors d’un krach boursier.   Saccard parvient à juguler ce krach momentanément lors d’un discours retentissant sur les valeurs fondatrices de sa société. Mais les moyens mis en œuvre ne sont jamais révélés et le marché finalement reprend sa chute vertigineuse.

Certains éléments de la pièce demeurent abstraits et donc ouverts à de nombreuses interprétations.  C’est le cas du personnage qui ouvre la pièce enfermé dans une cage.  Il se démarque du personnage de Saccard dont les agissements et les réactions ancrés dans la réalité quotidienne imprègnent la pièce d’une touche néo-réaliste.  Saccard, en effet, est représenté comme un homme ordinaire. 

L’utilisation innovatrice de l’espace et la brillante mise en scène sont les principales forces de <Money).  Il est rarissime de voir une pièce se dérouler sur tant de niveaux spatiaux.  <Money> adopte différentes perspectives avec grande audace.  Combinées au son et l’éclairage, elles nous offrent une expérience sensorielle unique, bien que l’analyse des personnages n’épouse pas toujours la complexité des changements de perspectives visuelles.  C’est, du reste, la seule faiblesse de la pièce

 L’ensemble est indubitablement remarquable, à mille lieues des pièces conventionnelles d’aujourd’hui.  La mise en scène permet aux acteurs de nous gratifier d’un spectacle envoûtant.  Nous pouvons aisément nous identifier à Saccard, car la pièce ne raconte pas juste son histoire, mais également la nôtre.

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